« Le Pousse-cailloux ». Atelier d'artiste 2015 - “ATELIER 13” QUIMPER 2022
C'est dans la rue Dumont-d'Urville que Jean-Pierre Igoulen a posé son chevalet et a ouvert son atelier d'artiste, « Le Pousse-cailloux ». Cet ancien professeur de sport et d'arts plastiques a toujours nourri une passion pour la peinture et le dessin. Il a commencé à peindre dans un style figuratif mais cette technique ne convenait pas à sa sensibilité. Voyage dans un univers coloré et nostalgique « Je peins en suivant mon instinct, ma sensibilité. Mes toiles sont à l'image de la vie. Quand tout va bien, les toiles sont résolument gaies, avec des couleurs vives et à l'inverse, elles peuvent aussi être sombres avec un côté mélancolique. C'est selon mon humeur. La vie n'est pas toujours gaie ». On est presque intimidé par la puissance de ses toiles, par la personnalité de l'artiste qui se met à nu dans ses peintures. Il aime jouer avec la matière, superposant les couches de peinture, affectionnant aussi le collage de divers matériaux. Son atelier est une sorte d'invitation au voyage dans un univers coloré, fascinant et nostalgique. L'artiste aime la vie, le mouvement et exprime ses émotions à travers ses toiles. Il accueille de manière chaleureuse les visiteurs et leur explique patiemment sa démarche, même aux profanes en matière de peinture. L'atelier est ouvert au gré de l'envie de l'artiste. Mais si la porte est fermée, les visiteurs sont invités à revenir pour rencontrer ce « funambule désespéré mais résolu », comme il se qualifie.
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Dans cet ouvrage, j’ai eu le plaisir et l’honneur d’écrire l’article suivant:
La main ne trahit plus, elle traduit
Jean-Pierre Igoulen peintre
Artiste peintre, j’ai choisi le chemin de l’abstraction. Reproduire le réel ne m’intéresse pas. J’admire et j’ai le plus profond respect pour les peintres figura- tifs, mais leur univers n’est pas le mien. Je préfère la suggestion à l’affirmation. C’est ainsi.
Pour moi, peindre c’est sauter dans le vide, oser faire ce pas vertigineux vers l’inconnu.
Chercher à donner corps à cet « infracassable noyau de nuit » en nous, dont parle André Breton.
Comment alors évoquer cette mystérieuse alchimie qui aboutit à trans- former ce qui n’est qu’un rêve en une réalité tangible ?
Devant ma toile vierge, tout semble déjà écrit. Tout est là : brosses, pinceaux, spatules, couleurs, chiffons, éponges, grattoirs. Je dois juste « sau- ter », et même si le vertige du saut vers l’inconnu en soi est un appel, il n’en demeure pas moins une énigme. Convoquer ce qui s’est perdu au fil du temps, enfoui sous des couches de fards, de mensonges, retrouver « le royaume » caché du jeu et du plaisir simple de l’école buissonnière, des cours de récréation, cet « archipel des possibles » aux rivages incandescents.
C’est d’abord une invitation presque mécanique, je « laisse » mes mains
agir. Méthodiquement, tout est réglé. Préparer la toile, enduire d’une ou plu-
sieurs couches d’apprêt. Avec précision, je laboure, j’élague, je coupe, j’avance. Résolument. La technique, pour moi, n’est que l’outil qui me sert à préparer 109
ce qui va advenir, j’avance, certes à tâtons, mais avec cet incroyable culot de l’insouciance du gentil demeuré qui ne sait à peu près rien de ce qui l’attend et qui, pourtant, s’aventure avec gourmandise vers un « à venir » attendu, espéré.
Puis viens l’instant où tout se joue. Un combat s’installe, je lutte, je bataille. Je sais qu’il me faudra alors oser lâcher prise pour enfin mystérieusement « accoucher » de quelque chose qui viendra du plus profond de moi, d’un ail- leurs que je pressens, quelque chose qui sommeille en moi et que je voudrais retrouver, presque amoureusement.
Souvent, je devrais dire très souvent, c’est un accident, une légère erreur de dosage, un geste trop appuyé, qui provoque une direction nouvelle, non préméditée.
Est-ce cela qu’on appelle un heureux hasard ? Je ne sais pas. Je ne sais rien.
Lorsque, après un long moment fait de tâtonnements, de doutes, d’ex- périmentations, de recherches, le mirage prend forme, la toile semble enfin vouloir offrir ce qu’elle cachait.
Le processus de création est profondément mystérieux, j’avance sans vraiment comprendre, je méconnais tout de ce qui m’invite à utiliser cette couleur plutôt que celle-ci, cet outil plutôt que celui-là, je suis un instinctif doublé d’un contemplatif, un inconscient, un somnambule.
La main dès lors ne trahit plus, elle traduit. Elle va ici puis là, apparem- ment délestée de toute velléité conscientisée. Cette association de couleurs me plaît ou pas, j’ajoute ou je retranche, je cherche, je tâtonne mais j’avance, pas à pas, j’ai cessé depuis longtemps de vouloir dominer mon approche pic- turale. Fuir à tout prix la volonté d’être celui qui impose un chemin, laisser résolument de côté toute ressemblance à untel ou untel.
Avec une pression ici plus intense, là une caresse, ma main sait, elle connaît son chemin. Curieuse alchimie entre mon cerveau, mes yeux, ces muscles et ces tissus de connexions neuronales, serviteurs dévoués qui agissent avec une fluidité et une facilité déconcertante.
Si je peine, si je suis à court, je pioche, je sue, je deviens inquiet, irritable à souhait, c’est alors « ma technique » qui me sauve du néant.
Certes, je connais, pour les avoir expérimentés, les effets de tel ou tel outil, l’harmonie des couleurs s’impose, mais je me fiche des codes et des canons de l’art. Ici les chemins sont rodés, je laisse à l’impromptu, à l’accident,
110 au « hasard », le soin de ravir à mon âme de gosse quelque chose venant
d’ailleurs. Une émotion retrouvée, attendue, espérée, l’expression d’un juste dosage, une fulgurance, une beauté ? Peut-être...
Lorsque les surprises engendrent les jouissances, lorsque mes intuitions deviennent récompenses, lorsque je suis inspiré, j’avance et je crée avec une incroyable légèreté.
Les sportifs parlent du flow. Cet état de grâce dans lequel parfois ils se trouvent, avec cette sensation d’irréalité, de « flotter » au-dessus du réel, tout semble facile, simple, tout fonctionne avec une évidence et une réussite incroyable.
J’ai moi aussi par moments, l’impression d’un état second. Rien n’existe d’autre que la toile et ce qui s’y passe. Le monde est là certes, mais je suis ailleurs, et mes mains au bout de ce corps semblent alors être les mains d’un autre agissant à travers moi.
Étrange sensation.
Nos pensées, nos vies intérieures, ordre, ou chaos, lignes, couleurs, figures, aplats, toutes ces formes imprévisibles semblent échapper au déterminisme et retentissent les unes sur les autres comme pour nous inviter à questionner le champ des possibles.
Avec mon âge déjà avancé, mes articulations sont douloureuses, l’arthrose gagne petit à petit et je souffre de n’avoir plus cette fluidité dans mes gestes les plus simples. Cependant, je remarque qu’une fois le processus de création enclenché, je n’ai plus conscience de ces douleurs. Je suis tout à l’objet de mon attention. Ce n’est que lorsque la toile est achevée que petit à petit, les douleurs digitales réinvestissent mes mains, mon corps redevient pesant, voire douloureux.
Entre pesanteur et grâce, devant tant de combats, de virtuosité, je regarde cette mystérieuse fée agissant là au bout de mes doigts, je souris et m’incline avec respect devant ce miracle. Me vient alors à l’esprit cette pensée de Henry David Thoreau :
« Ce qu’il y a devant nous et ce que nous laissons derrière, ceci est peu de chose comparativement à ce qui est en nous. Et lorsque nous amenons dans le monde ce qui dormait en nous, des miracles se produisent. »
(Texte paru dans le livre de Dorian CHAUVET/Histoires de nos mains/ Éditions du cherche midi/2023
Rencontre
(Article publié par OUEST FRANCE/Janvier 2024)
La démarche sportive, jean bleu déla- vé, baskets blanches et pull émerau- de, Jean-Paul Igoulen, 70 ans, a la poignée de main ferme. Il nous accueille rue du Frout, à Quimper, dans le bien nommé restaurant Cou- leurs. Sur les murs, des peintures, avec des aplats de rouge, bleu, une touche de rose, des couleurs de ciel et de terre. Des paysages abstraits qui ne sont pas sans rappeler les toi- les de Nicolas de Staël et de Zao Wou Ki. « Je n’utilise pas le même médium que de Staël, je fonctionne à l’acrylique pas à l’huile. » Si la réfé- rence saute aux yeux, cela flatte le peintre et le gêne quelque peu. « Les gens ont besoin de se raccrocher à quelqu’un, quelque chose. »
Dans certaines de ses toiles, de la figuration refait surface, comme ces coques de bateaux prises dans un halo de lumière jaune et or. Comme un certain Turner. En évoquant le peintre anglais (1775-1851), on tou- che dans le mille. Le peintre plisse les yeux : « Quand on voit ce qu’il a fait... », lâche-t-il, admiratif.
Quimper, une évidence
Jean-Pierre, bien conscient des références, n’est pas du genre à dire qu’il a inventé le fil à couper l’acrylique et cite volontiers Alfred de Musset : « Il faut être ignorant comme un maître d’école pour se flatter de dire une seule parole que personne ici-bas n’ait pas pu dire avant vous. »
Quand il parle, ses mots ont la cou- leur du sud. Normal. Né à Mascara en Algérie, il déboule à Nîmes avec sa famille à l’âge de 10 ans. Passionné de sport, il en fera son métier. En tant qu’enseignant. Il joue au hand aussi, a occupé les postes d’ailier, arrière gauche, demi-centre. Ancien joueur de D1 à Nîmes, il sera entraîneur-ad- joint de 1989 à 1992 du club du Gard, remportant trois titres de champion de France.
La Bretagne ? Il la découvre en vacances. « Hasard, providence, appelez ça comme vous voulez... » Il s’installe à Concarneau. L’ancien pro- fesseur de sport, qui a été aussi prof d’arts plastiques, expose au Pousse- Cailloux dans la Ville Bleue. Le handball n’est pas loin, Jean-Pierre est aussi entraîneur.
Le Breton d’adoption devait partir au Québec, toujours pour suivre sa passion, mais une opération de la hanche l’en empêchera. Un corps mis à rude épreuve pour ce fana de motocross, spéléo... « Pour moi, c’était une évidence de retourner ici, à Quimper. » C’est dans la rue piétonne du Frout, à Quimper, qu’il va faire son nid, au fond du jardin de Gilles Mevellec qui abrite également un res- taurant de cuisine du monde. Dans son atelier, un poêle à bois, un air de jazz, une odeur de café noir. Des tubes de peintures, une toile blanche à plat, une autre en cours, droite comme un « i » sur son chevalet.
Une brosse, une spatule souple, un riflard, un peigne, l’artiste prend les outils qui lui tendent les bras comme bon lui semble. « Je tâtonne, je cherche, dit-il avec sa pointe d’accent du sud, parfois je prends le chemin qui me paraît le mieux. Je cherche à me faire plaisir, c’est tout. Je suis loin du cliché de l’ancien prof de sports, monsieur Muscle. Mais je n’ai aucune prétention intellectuelle, je suis un besogneux, un contemplatif. Je ne cherche pas à créer un mouvement artistique, ce que j’aime, c’est mettre la main dans la peinture. »
Sur la toile, la matière est généreuse. Comme le peintre. On sent et on suit le geste du peintre sur la toile, comme les artistes américains d’après-guerre et ce que l’on a nommé la peinture-action.
Tiens, tiens, Jean-Pierre Igoulen serait-il un adepte d’une peinture sportive ? « Comme dans le sport, il y a un engagement, on peut faire un parallèle dans la recherche de la perfection, la beauté du geste. Dans la peinture, c’est une confrontation avec soi-même, on est absorbé, absent du monde. »
Le peintre n’encourage pas le visiteur à se creuser la tête pour trouver « une signification ». Peut-être, de façon « inconsciente, y voir la notion du temps qui passe, avec la patine et surtout donner envie de rentrer dans la peinture ». Quand il n’est pas dans son atelier du Frout, le peintre est face à l’océan. « Je marche, je peux regarder des heures la mer. C’est Baudelaire qui disait : « La mer est ton miroir, tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame. »
Quand la peinture ne le happe pas, il retourne au ballon de handball. Et il entraîne toujours, mais cette fois les moins de 13 ans, à Briec.
Jean-Marc PINSON.
À voir à” l’Atelier 13”, 13, rue du Frout, à Quimper. Site : jean-pierreigoulen.com